gotty

Pas de pitié pour les croissants !

11 juillet 2008

Nucléaire et philosophie

reacteur_nucleaireIl y a 3 jours, une fuite d'uranium a eu lieu au Tricastin, dans la Drôme. Je voudrais donc profiter de cet événement pour expliquer un peu ma position sur le nucléaire, en m'appuyant sur une réflexion philosophique : "Le Principe Responsabilité" de Hans Jonas. Attention les neurones !


Une grande question que l'on peut (et doit) se poser est "Pourquoi sauvegarder la nature ?" C'est vrai, c'est bête comme question, mais n'est-ce pas une question fondamentale ? Peut-être est-il inutile de vouloir à tout prix préserver la nature et nous devrions simplement nous faire plaisir sans limite. Peut-être que nous devons préserver la nature telle qu'elle est actuellement, ou peut-être qu'un changement dans la nature n'est pas gênant.

Une pensée que j'aime particulièrement à ce sujet est celle du philosophe allemand Hans Jonas, qui parle d'un "Principe Responsabilité". En voici un résumé "à la sauce ingénieur", n'hésitez pas à apporter des correctifs en commentaire si nécessaire.

Hans Jonas commence à poser comme postulat que l'homme est le seul être doué d'une finalité car il est le seul être à pouvoir projeter des images. C'est le seul être libre, et même le seul être libre de se détruire et de détruire la Nature. Comme la Nature engendre des êtres doués d'une finalité, elle est elle-même douée d'une finalité. Cette finalité représente une valeur en soi, et l'homme n'a donc pas d'autre choix que d'intervenir pour en préserver l'existence.

C'est pourquoi pour Jonas l'existence humaine doit être préservée : "Qu'une humanité soit" dit-il. L'homme est doté de responsabilité parce qu'il est libre, mais surtout parce qu'il dispose d'une puissance susceptible de se retourner contre sa propre liberté (et sa propre existence). Puisqu'il doit garantir son existence, la responsabilité de l'homme est tournée vers les générations futures. Du fait qu'elles n'existent pas encore, ces dernières ne peuvent faire valoir aucun droit : la responsabilité vue par Jonas est donc un véritable acte d'engagement.

Pour déterminer les comportements à adopter, et surtout les risques que l'on peut prendre, Jonas fait appel à un processus qu'il appelle heuristique de la peur. Pour faire simple, l'homme doit craindre la disparition de l'humanité. Cette peur ne doit pas être tétanisante, mais au contraire salvatrice : c'est un outil pour maîtriser les risques d'expériences n'ayant jamais été vécues. Ainsi, afin que la population soit consciente du danger imminent, il indique qu'il est nécéssaire d'éprouver une certaine peur.

Donc, pour résumer, pour Jonas l'homme est doué d'une responsabilité envers la Nature car il est un être extraordinaire, et pour exercer au mieux cette responsabilité, il doit craindre sa disparition.


Revenons-en maintenant au nucléaire, qui me paraît être un très bon exemple pour comprendre la pensée de Jonas. Le nucléaire est en effet l'un des éléments qui peut conduire l'humanité à sa disparition, pour deux raisons :

* les accidents nucléaires. Ils sont (très) rares, mais (très) graves. Un accident majeur, comme la fusion de coeur d'un réacteur, pourrait conduire à la destruction de toute forme de vie sur un très large périmètre. Ce risque, aussi infime soit-il, vaut-il le coup d'être couru ? Pour Jonas, la réponse est clairement non : doit être interdite toute technologie qui comporte le risque — aussi improbable qu'il soit — de détruire l'humanité ou la valeur particulière en l'homme qui fait qu'il doit exister. Hans Jonas désigne cet impératif par la formule in dubio pro malo. Cela veut dire que s'il y a plusieurs effets possibles à une technologie, il faut décider comme si le plus mauvais allait s'accomplir

* la gestion des déchets nucléaires. On touche là à notre responsabilité vis-à-vis de la nature et des générations futures. Oser produire des déchets qui ont une durée de vie extrêmement longue et une nocivité non nulle, et qu'on ne sait pas retraiter, c'est condamner les générations futures à vivre avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête. Pour reprendre une comparaison de Serge Latouche, c'est comme si l'on construisait des immeubles sans ascenseur, en se disant qu'on arriverait bien un jour à défier la gravité.

On présente souvent la situation sur le nucléaire comme une opposition entre scientifiques et écologistes, sous-entendant ainsi que les écologistes auraient une peur irrationnelle d'un phénomène maîtrisé. Pourtant, l'hostilité au nucléaire n'est pas qu'une simple lubie d'écologiste : c'est aussi une question de principe. Une source d'énergie dont on ne maîtrise pas les conséquences à long terme ne doit pas exister, quelle qu'en soient les conséquences sur notre mode de vie à court terme : il en va de notre responsabilité.

Posté par Gotty à 14:42 - Nucléaire - Commentaires [4] - Permalien [#]
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Commentaires

    Article intéressant, qui soulève beaucoup de questions.

    Au sujet de la raison pour laquelle on devrait "préserver la nature", je répondrais de façon philosophique qu'il faudrait déjà définir ce qu'on entend par "préserver", dans un monde en perpétuel changement et où l'idéal de "Nature" tel qu'on l'imagine est déjà le résultat d'une intervention de longue date par l'homme. Mais bon, c'est plus pour la forme, en réalité on comprend très bien qu'il s'agit de ne pas rendre les écosystèmes invivables pour l'homme et nos amis les bêtes.

    Ensuite je pense que ce genre de question ne se règle pas sans un rapport explicite ou implicite à des considérations de nature spirituelle, quels que soient les efforts pour formuler une argumentation en apparence rationnelle par ailleurs. En l'occurrence je trouve le discours de Jonas (tel que tu le présentes du moins, je ne l'ai pas lu) particulièrement teinté de judéo-christianisme avec les idées de libre arbitre, d'homme en tant qu'exception de la Nature, d'apocalypse et même de finalité de la nature - qui sonne un peu comme de "l'Intelligent Design" à mes oreilles. Sans forcément remettre en cause chacun de ces points, il vaut mieux en être conscient. Beaucoup de points dans l'article font donc naturellement réagir ma sensibilité plus orientale.

    Je suis tout à fait en accord avec l'idée de responsabilité découlant des capacités de conscience de l'homme. En revanche pour ce qui est de sa "puissance" sur la Nature, je pense qu'il faut la relativiser grandement car au finale ce qui est en jeu aujourd'hui est plus la survie de l'humanité que la destruction totale de la vie sur Terre (qui a connu bien pire: http://fr.wikipedia.org/wiki/Extinctions_massives). Quelque part je pense qu'il y a quelque chose de narcissique dans l'idée que nous détenons l'avenir de la vie entière (notre créatrice, Dieu le père) entre nos petites mains et dans un intervalle d'une génération, la notre évidemment. Sans remettre en cause les réalités scientifiques du réchauffement climatique et autre, je n'aime pas trop cette façon de justifier la responsabilité de l'homme qui sous entend que celui-ci serait "maitre et possesseur de la Nature", ça manque d'humilité envers quelque chose qui nous dépasse largement. C'est d'ailleurs selon moi ce manque d'humilité qui est en grande partie responsable de notre rapport catastrophique à l'environnement.

    Au sujet de la peur comme outil de motivation, il faut encore voir ce qu'on met réellement derrière. J'ai l'impression que le terme est utilisé ici comme "prise de conscience", ce qui serait un terme plus acceptable. Mais l’idée qu’il faudrait faire peur à la population pour la faire réagir est un jeu dangereux, qui s’ajoute aux efforts d’autres acteurs qui ont également compris qu’il s’agissait d’un levier puissant pour arriver à leurs fins (les politiques de tous bords). J’aurais plus tendance à suivre le conseil de notre cher parrain de promo (Franck Debouck) : "faites rêver les gens".
    De façon individuelle il est clair que quand on commence à se préoccuper de questions environnementales, on est vite submergé par l’idée qu’on va droit dans le mur, mais c’est une étape qu’il faut surmonter. Je suis plus partisan d'une approche dépassionnée du développement durable, ce qui ne veut pas dire démotivée contrairement à ce que la culture occidentale tend à penser.

    Bref, tout ça pour aboutir au sujet de l’article : le nucléaire. Honnêtement il est très difficile de prendre parti aussi rapidement contre le nucléaire. Si on suit le principe de Jonas à la lettre, il faudrait comparer le risque nucléaire à la menace que fait peser une centrale à charbon (pour reprendre le modèle de notre voisin allemand) sur l’environnement, ce qui semble pas évident étant donné que les deux sont de nature très différente. C’est une lapalissade mais la solution se trouve avant tout dans la réduction de la consommation... A quand l’article "décroissance" ou "simplicité volontaire" ?

    Posté par Sirius, 11 juillet 2008 à 17:47
  • @Adrien : non non, selon Jonas l'homme n'est pas "maître et possesseur" de la Nature, mais responsable d'elle. Un peu comme une mère envers son bébé : la mère est responsable de son enfant qui est dépendant, mais elle n'est pas pour autant propriétaire de son enfant. C'est justement très éloigné de la conception judeo-chrétienne, qui veut que l'homme puisse modeler la Nature comme bon lui semble.

    Ensuite, la puissance humaine est indéniable : Jonas se fondait surtout sur les études biologiques de l'époque (génétique...) mais on peut y ajouter le nucléaire, notamment militaire. Les films d'anticipation ne sont d'ailleurs pas très optimistes à ce sujet.

    Enfin, un article sur la décroissance arrivera bientôt, ce serait mal me connaître que d'en douter.

    Posté par Gotty, 11 juillet 2008 à 19:07
  • D'accord sur la responsabilité d'une façon générale, mais pas la peine pour cela d'invoquer le finalisme de l'homme et encore moins celui de la nature. C'est terriblement anthropocentrique, ça fait un peu froid dans le dos.

    Pour les déchets, oui, tu as raison. Mais (ainsi que nous en avons discuté rapidement) ne penses-tu pas que générer des déchets que l'on va entreposer et dont on aura peut être oublié l'existence dans 100 ans, ou dont on évolue pas le comportement à long terme, est aussi problématique (non pas plus) que de polluer maintenant tout ce qu'on peut avec d'autres énergies rejettant du CO2 ? Je ne crois pas que l'on maîtrise bien l'ensemble des conséquences dues à notre utilisation actuelle du pétrole sous toutes ses formes. Est-ce plus responsable vis-à-vis de nos futures concitoyens terriens que d'enfouir des déchets nucléaires ?

    L'effet de l'utilisation intensive du pétrole ou du charbon (industries, etc.) sur le climat par exemple, au-delà des 100 prochaines années est aussi peu connu que le comportement de déchets nucléaires entreposés dans des argiles "étanches" sous la terre, au-delà de la même période...

    Quant aux accidents, je mets un gros bémol à ce que tu dis. Pour ce qui est des centrales de construction soviétique actuelles, vieillissantes et peu connues, le danger est réel, c'est vrai. Pour ce qui est des centrales nucléaires du type de celles que l'on construit aujourd'hui (EPR d'Areva ou centrales Westinghouse par exemple), les règlements sont draconiens, bien plus que quand tu construis une raffinerie de gaz, de pétrole ou même une centrale hydroélectrique.

    De plus, prendre Tchernobyl en exemple, c'est un peu comme si je te disais (toutes proportions gardées) : "il faut interdire la voiture pour diminuer la production des gaz à effet de serre car regarde ce que rejette en CO2 cet énorme 4x4 de la marque XXXX, c'est vraiment trop ; donc la voiture n'est vraiment pas responsable vis-à-vis de la production de gaz à effet de serre". Alors qu'en proportion de la production de gaz à effet de serre par les voitures, ce 4x4 ne représentera quasiment rien.

    En fait, je ne cherche pas à justifier la filière nucléaire. Mais, si elle n'est pas responsable vis-à-vis des générations futures d'une quelconque manière (on laisse des déchets et on ne sait pas trop comment nos successeurs les gèreront), la filière pétrole ne l'est pas plus (on pollue a plein maintenant et on ne sait pas trop les conséquences futures sur notre atmosphère). Quoiqu'il en soit, invoquer le finalisme de l'homme et de la nature comme fondement me semble inutile. Préserver notre cadre de vie au sens large pour ne pas faire crever l'espèce humaine d'ici 1000 ans n'a pas besoin à mon sens de préssuposer d'une quelconque "fin" de l'homme ; vouloir vivre mieux ou faire en sorte que d'autres après nous vivent mieux, dans leur présent et en phase avec leur entourage naturel peut être un but noble en soi.

    En guise d'ouverture (et je te sais sensible aux idées de décroissance) il me semble qu'un vrai bond en avant (disons, la "vraie" problématique) serait le questionnement total de nos habitudes vis-à-vis de l'utilisation de la ressource énergétique sur terre (j'inclus tout les terriens). On est loin en termes de recherche dans ce domaine mais le solaire représente la plus grande source d'énergie qui soit proche de nous. Je pense que l'effort de recherche scientifique doit être organisé dans cette direction, même si c'est une visée à très long terme ; aussi bien pour l'utilisation, le stockage que le transport de ce type d'énergie.

    Posté par Romain, 15 juillet 2008 à 14:25
  • @Romain : Merci pour ce commentaire fourni !

    Pour commencer par le commencement, la finalité de l'homme est une vision certes légèrement anthropocentrique, il y en a bien sûr d'autres. Michel Serres par exemple parle plutôt d'un "Contrat Naturel" qui nous lie à la Nature et nous impose de rendre la Terre dans l'Etat dans laquelle nous l'avons trouvé (très schématiquement résumé bien sûr). Il n'empêche que la question "Pourquoi devrions préserver l'espèce humaine ?" est à mon sens une vraie question, et la réponse "Faire en sorte que les autres vivent mieux" n'est pas vraiment pour moi une réponse valable...

    En ce qui concerne les rejets de gaz à effets de serre dues à l'utilisation des hydrocarbures, je suis d'accord avec toi pour dire que ce n'est pas beaucoup plus prévisible que le nucléaire ; mais tu remarqueras que je n'ai pas dit qu'il fallait remplacé le nucléaire par une utilisation plus forte encore de charbon et autres pétroles... Comme tu le dis très bien en conclusion, c'est plutôt la réduction générale de la production d'électricité qui pointe le bout de son nez...

    Posté par Gotty, 15 juillet 2008 à 14:37

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